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dimanche 22 février 2015

Vais je me crasher ou le sens des choses



J'avais navigué sur le site vais-je-me-crasher.com où vous avez la possibilité de connaître les probabilités de crash selon vos destinations de départ et d'arrivée, et sur un vol Paris-Los Angeles j'avais 1 chance sur 16890804 de me crasher. Au loto on a 1 chance sur 13983816 d'avoir les six bons numéros. Y'en a bien qui gagnent au loto...

En 2005 sortait "Ma vie en l'air", un petit film français sans prétention ayant assez d'originalité pour mériter d'être vu. Le héros a la phobie des avions et cela lui posera tout au long du film (et de sa fictive vie) quelques tracas.
Le film est plutôt léger, sur le ton de l'humour par instant, tout en abordant quelques thèmes qui me semblaient mériter un peu d'attention. Au tiers du film, Yann Kerbec, le sus-cité protagoniste prononce la précédente phrase. Une petite pointe d'humour grinçante pour appuyer le trait paranoïaque du héros, bien sûr, le site n'existe pas, et bien sûr... Il n'existera pas.
Il y a quelque jours, Internet s'est emparé d'une petite application qui vient de sortir sur l'Apple Store.
Une application, je vous le donne en mille... qui permet de savoir la probabilité de se crasher en fonction des destinations de départ et d'arrivée...
D'aucun auraient trouvé l'anecdote rigolote, mais bizarrement, j'ai voulu me demander ce que cela voulait dire.
Je me suis dit, tiens, il y a dix ans, on prenait un peu comme une blague le concept de ce genre de service, et voilà que maintenant on décide de le servir, et que finalement, malgré l'engouement de la presse, personne ne s'étonne outre mesure de la chose, ou du moins, on considère la chose comme une évolution presque normale.
Est-ce que les dix ans qui ont passé ont amené cette évolution, est-ce qu'il faut voir derrière cette application le message de quelque chose?
Est-ce que c'est réellement anodin, est-ce que cette application n'a aucun intérêt?
Je recherche sur le net et trouve à cette application plusieurs millions de résultats Google. Evidemment, il ne faut pas s'y fier, tout de même, j'avance, et pendant une petite centaine de résultats, je vois tous les articles de journaux parlant de cette application.
Il est drôle de penser que d'ici quelques années (mois?), l'application aura périclité, tandis que vaillamment, Google se souviendra encore d'elle, peuplant encore et encore quelques pages de recherche, pour le meilleur et surtout pour le pire.
Il y a probablement un sens à chercher à ça aussi, la survie de l'information sur une chose alors que celle ci est morte.
Est-ce que, noyé sous la masse des choses qui arrivent à l'échelle d'Internet nous laissons parfois passer de côté des petites choses qui pourraient nous intriguer, nous inquiéter, nous alarmer?

vendredi 20 février 2015

L'Odieu Connard

Il avait proposé un repas, et j'avais dit oui. Ancien collègues, ça me rappellerait peut être ma vie d'avant. A vrai dire, ça me faisait surtout chier. Mais tout me faisait chier, alors, ça ferait du changement, apparemment, manger tous les jours à la même place et au même endroit ça n'était pas bon pour le moral (apparemment).
C'était un restaurant de merde. Enfin la bouffe était passable, mais c'était un restaurant à couscous, et soyons réaliste, personne ne faisait mieux le couscous que ma mère, c'était une supercherie, l'ambiance se voulait orientale, avec des chaises basses et des tables basses, l'ensemble était un amas merdique de bouts de bois et de coussins, et l'un dans l'autre on était très mal assis.
Je ne connais pas la moitié des gens qui sont là, en fait, c'était toutes les personnes qui n'avaient rien de mieux à foutre de leur midi sur une si "short-notice", la débâcle de cette invitation, en gros tous les cons, dont je devais probablement faire partie puisque j'étais là.
La serveuse s'était amenée, il manquait deux personnes, mais apparemment on n'en avait rien à foutre, donc on avait commencé, le choix se portant sur le type de couscous que l'on pouvait prendre, ou alors, pour peu qu'on soit vraiment con, on pouvait commander des frites et du poulet (et ça n'avait pas râté).
Évidemment, il y a toujours ce moment où je me demande ce que je fous là.
Autour de la table, ils sont tous là. Il y a Anne-Lice, la vieille suceuse qui nous parlait à l'époque de son amour de 50 shades of Grey, en disant avec son regard de salope que "ça l'excitait", imaginant là la quintessence de la littérature, preuve qu'elle devait avoir une sexualité bien loin de ce qu'elle voulait laisser paraître. Là elle parle de voyage en disant quelque chose comme "ah ouais non moi la retraite il me tarde, j'aimerais trop, aller de village en village, et rencontrer des gens, leur parler". Se rend-elle compte qu'elle est inutile?
Il y a un autre type, il parle de sa fille en disant peu ou prou que c'est une connasse. Encore un père charmant il faut croire. Il y a le mec qui ne dit rien, et puis il y a ceux dont j'étais "proche". Ils vivent tous la même petite vie serrée, et lui parle de son anniversaire. Bientôt 40 balais. Célibataire. Go figure. Il parle des jeux auxquels il joue. La réédition des mêmes grosses productions de l'époque, l'épisode 25 du même machin, la vie de robot vidéoludique.
Ils se retrouvent sur le sujet des enfants, ils en ont tous pondu plus ou moins longtemps avant, et devant la vacuité de leurs propres existences, ils se rattrapent en parlant de celles de leurs enfants, à vrai dire, tout aussi merdiques, mais ils sont jeunes d'une part, on ne peut pas leur en vouloir, d'autre part, il faut s'émerveiller, à un moment donné ils sont sortis du vagin d'une femme.
J'aurais du m'épargner ce repas, je le savais avant d'y aller, je n'ai rien appris. Et le plus décevant de cette histoire était de me dire que sur les sujets de prédilection de ces blaireaux j'en savais plus, il y avait plus de finesse à mes jeux, à mes voyages, à mes lectures qu'aux leurs.
Tout cela me laissait profondément triste finalement.
Mais je n'ai pas eu de couilles, j'aurais du leur cracher à la gueule leur médiocrité et la mienne, mais je n'ai pas pu, j'étais bien élevé, j'ai fait semblant, comme d'habitude. J'ai un peu plus fermé ma gueule parce que ça ne méritait pas mieux, j'ai quand même appris aux gens deux trois trucs.
Quand tu démarres une conversation sur un sujet non choisi, quelle est la probabilité d'apprendre quelque chose à ton interlocuteur. Si tu le veux, elle est forte je suppose, là, je crois que je n'ai pas trop forcé.

Alors pour toi public : oui, Boris Vian est mort en 1959 pendant la projection de "J'irai cracher sur vos tombes".
Evidemment, tu t'en fous bien, tu n'as même pas lu Boris Vian.

Et puis merde.

lundi 21 janvier 2013

Terra Incognita

Sur la mappemonde il y un grand blanc, les lettres à l'encre "Terra Incognita".
On est encore en presque dix-sept cent.
Des années avant Colomb, sur son bateau, cherche la voie rapide. Aller aux Indes et en Chine, en allant tout droit. Comment même penser que l'on peut trouver sur son chemin un ailleurs, une autre terre.
Il écrira, nommera des pays, en deviendra un peu fou sur la fin.
Trois cent cinquante ans plus tard, Hugo assiste aux insurrections de Paris. Il écrira de nombreux livres où dans certains ils raconte la folie parisienne, le désir de liberté.
A n'en pas douter, de grandes personnes.
Ou de grands événements?
Tout cela n'était il pas trop incroyable? Qui peut imaginer un monde avec une Terra Incognita? Qui peut imaginer un monde dont les bords d'un pays s'écrivent au crayon puis laissent planer le blanc, le doute, l'inconnu?
Et nous, que pouvons nous raconter de ces trajets quotidiens, de ces guerres lointaines, de cette vie qui n'a plus de sens, où le combat ne se fait plus sur la liberté mais sur le besoin, où les découvertes ne sont plus sur des mondes mais sur la bassesse humaine? L'écriture a pris le goût sulfureux du sensationnel. Plus du vrai.
Nietzsche pensait que nous ne pouvions accéder à la liberté qu'en ayant conscience que nous n'étions jamais que le produit de causes déterministes, un milieu, des événements. Devons nous alors nous blâmer d'être ce que nous sommes? De n'être pas des découvreur, de n'être pas de grands sondeurs de la psyché humaine? Ne sommes nous pas le produit d'un monde délétère, où la vacuité des considérations est le fond commun? Ou est-ce nous, en tant que petit engrenage dans cette machine trop bien huilée qui devons savoir dire stop, reprendre nos armes intellectuelles, se parer de notre bouclier contre Panurge?

dimanche 13 janvier 2013

Knot 7 - The power of Love

C'est parfois amusant les choses qui nous arrivent. Aussi étrange et mystique qu'avait pu m'être cette rencontre avec S. j'ai été bien plus étonné de me voir arrêter avec Lucie par la police une fois arrivé au poste de contrôle de l'aéroport. J'avais donné mon passeport, ainsi que celui de Lucie, et le flic, un type patibulaire m'avait de manière sèche "Stay here". Puis il avait décroché son téléphone, et dit à celui au bout du fil "Mr. ... est ici, avec sa fille". Lucie me regardait, ne comprenait pas, mais je sentais qu'elle était effrayée, l'autorité étatique ayant toujours été pour elle une figure inquiétante et distante, souvent l'héroïne des histoires de son père où les gentils comme les méchants finissaient inlassablement en prison. Je tentais de la rassurer avec un sourire affable, mais j'avais beau connaître mes droits, je savais que les aéroports étaient en général des zones d'ombres dans ce domaine, les événements terroristes ayant assez bien secoué les Américains pour que le Patriot Act leur donne le droit de faire à peu près tout et n'importe quoi. Je gardais mon calme, j'avais du passer des centaines de fois ce portillon, comme on passe celui du métro, sans jamais penser que ce n'était pas une simple barrière physique à franchir prestement mais bel et bien un passage, avec un gardien, et des conditions de passage. Nous avions attendu quelques minutes pendant que derrière nous maugréaient les autres passagers. Un homme arriva, un policier en uniforme, avec quelques galons sur ses épaules, j'aurais bien été en peine de dire quel pouvait être son grade, mais il semblait le supérieur de l'autre type. Il nous dit en Français avec un fort accent américain "Suivez moi s'il vous plait".
Il avait une voix douce et obligeante, et son comportement semblait assez éloigné du premier, qui avait repris sa besogne mécanique de pointer les passeports. Ce n'était pas suffisant pour me rassurer. Je lui demandais de but en blanc pourquoi je me trouvais ici, non sans mentionner que j'étais déjà en retard pour prendre mon avion. Il ponctuait ses phrases de "Don't worry", ne vous inquiétez pas, non sans préciser si je pourrai prendre mon avion. Il nous emmena dans un petit vestibule, avec deux petits bureaux. L'espace était exigu, et derrière les vitres on pouvait voir les passagers aller et venir. Le policier regarda Lucie en souriant et lui dit "Ne t'inquiètes pas, vous allez bientôt pouvoir rentrer chez vous". Il lui donna une revue qui trainait dans le vestibule, et lui dit "Je dois parler avec ton Papa, tu veux bien rester ici?". Lucie me regarda, je lui fis un signe affirmatif, et elle s'assit sur le petit siège, sans pour autant ouvrir la revue qu'on lui avait donné. Je suivi le flic dans son bureau, où il me convia à m'assoir sur le fauteuil en face de lui. Il ne me donna pas tout de suite la raison de ma présence ici, plutôt il me parla de Paris, me disait qu'il rêvait d'y retourner, et m'indiquait des anecdotes amusantes de voyageurs pour Paris, et les choses insolites qu'il avait pu trouver dans les valises. Un passager normal se serait rebellé contre ce kidnapping sauvage qui ne semblait avoir d'autre raison que de discuter, voire me retenir ici, mais une part de moi même prenait cela comme le paiement karmique de ma petite escapade de la veille, parce que rentrer à l'heure prévue n'aurait éveillé aucun soupçon chez Valérie, ou, plus certainement, parce que je ne m'étais toujours pas décidé de ce que je ferais à propos de S., et que je savais maintenant que j'allais très probablement la revoir. C'était un peu comme si le destin dans la personne de ce petit employé de police m'avait indiqué que je ne pouvais pas repartir avant de revoir la femme que j'aimais. J'écoutais donc mon interlocuteur, sans vraiment l'écouter, en regardant Lucie et en lui faisant des sourires pour lui indiquer que tout allait bien. Finalement, il s'assit à son tour et m'expliqua qu'il pensait que l'hôtel dans lequel je résidais était constamment assailli par un écoulement de faux billets de banque, et que la police locale soupçonnait un blanchiment d'argent à travers l'établissement. Il m'interrogea alors sur ce que j'avais vu, est-ce qu'une quelconque personne à l'hôtel m'avait donné de l'argent, que ça soit un portier ou quelqu'un d'autre. Non rien. Et avez vous vu quelque chose d'étrange. Non rien. Le petit manège continua ainsi, et le policier me serra finalement la main d'un air amical et me dit "merci de votre coopération, contactez l'ambassade pour pouvoir vous faire placer sur un prochain vol". Cette histoire ne tenait pas debout. Un policier de la douane n'aurait jamais arrêté un ressortissant Français pour une histoire d'argent falsifié. Cela n'avait ni queue ni tête, et j'aurais bien du m'outrager, mais je n'en fis rien, j'avais l'esprit totalement ailleurs. Je me disais que je voyais ce type pour la dernière fois, ce qui était très loin de la vérité, me disait que je reviendrai demain pour prendre mon avion, là encore, grossière erreur, et surtout que j'allais revoir S.
Lucie m'avait assailli de questions. Ca va? Que voulait-il? Qu'est-ce qui se passe? On ne peut pas rentrer à Paris? J'essayais tant bien que mal de lui répondre, soulignait que je devais appeler sa mère, ce que je fis, lui expliquait tant bien que mal que j'avais été arrêté par la douane, la rassurait, lui expliquait qu'il fallait que j'appelle le bureau et la compagnie pour voir quand je pourrai rentrer. Mon vol était parti depuis belle lurette, et ils ne pouvaient me replacer dans un vol avant le lendemain. J'appelais l'assistante administrative à mon bureau pour lui expliquer la situation, et elle me dit qu'elle se chargerait de tout, et me contacterai pour me dire quand me rendre à l'aéroport, mais probablement pas avant le lendemain.
Sorti de l'aéroport, je hélais un taxi, et ne réfléchissais même pas à ce que m'avait dit le flic, en disant naturellement le nom de l’hôtel où nous avions séjourné, je crois que je n'avais pas réellement pensé que l'établissement pouvait être une plaque tournante de quoi que ce soit. Mes pensées étaient absorbées pendant le voyage, l'inquiétude de Lucie étant retombée, elle avait repris sa verve habituelle, probablement contente de pouvoir élargir son périple à New-York où elle s'imaginait peut être déjà vivre.
Le taxi nous déposa sur le trottoir en face de l'hôtel, Lucie et moi débarquâmes nos quelques bagages, le taxi-driver nous dit au revoir avec un fort accent indien puis j'empoignais les bagages non sans donner une main à Lucie.
Je regardais l’hôtel, et aperçut le type qui attendait devant. C'était le même type qui nous avait demandé du feu la veille, aussi nerveux, tendu. Je trouvai incongru de le voir là, et comme machinalement plutôt que de traverser, je restais là, mon corps se balançant sur le bord du trottoir, indécis. Lucie avait suivi mon regard, puis le type se sentant démasqué avait sorti une arme de sa poche. Il la pointa vers nous.
On dit que l'on voit sa vie défiler lorsqu'on va mourir. Je n'ai pas vu ma vie défiler, mais des questions avaient défilé dans ma tête. Ne reverrais-je finalement pas S.? Pourquoi nous? Que voulait ce type? Peut être un terroriste? Un fou qui tue les gens pour le bon plaisir? Allions nous crever aussi bêtement sur un trottoir à des lieues de chez nous?
Pendant ces questions qui défilaient à la vitesse de la lumière quelques passants avaient hurlé, ainsi que Lucie qui avait hurlé "Papa!". Les dernières questions fauchèrent mon esprit tandis que je lâchais mes sacs et tournait le dos au tireur en prenant Lucie dans mes bras et en la protégeant de tout mon corps. Est-ce que la balle me traversera? Est-ce que ce salaud tuera Lucie lorsque je serai mort? Le coup parti, et je senti la même douleur qui m'avait pris la veille, mon crâne hurla de douleur, puis j’eus l'impression que mon corps se déchirait en deux (peut on savoir l'impression que cela fait d'avoir son corps déchiré en deux?). Tout le monde hurlait à l'unisson, mais d'un coup je n'entendis plus rien que la respiration saccadée de Lucie entre mes bras. La douleur avait cessé, mais j'étais tombé à genoux, sans relâcher l'emprise sur ma fille. Mes genoux tombèrent sur du parquet poli. J'étais dans une petite pièce éclairée par la lumière du jour qui venait d'un couloir. J'entendis Lucie murmurer "Papa?", et puis une voix plus forte et plus lointaine, féminine, une voix que je connaissais qui dit "Bibou c'est toi?". Des pas se firent entendre, et le temps que je me remette sur mes pieds, non sans lacher Lucie, je vis apparaître sur le seuil du couloir S., une S. un peu différente que celle que je connaissais, peut être moins distante, et certainement moins habillée.
Elle était en culotte et en tee shirt, tenant une spatule en bois à la main. Elle ne semblait pas étonnée de nous voir dans son salon, et avait souri en voyant Lucie. Elle lui avait sourit, et m'avait dit "Sissi est là aussi, tu aurais du me dire que vous passiez, j'aurais fait plus à manger!".
Lucie la regardait tout aussi étonnée que moi, et je ne pouvais détacher mon regard d'elle. Néanmoins quelque chose d'autre interpella mon œil, comme une erreur, quelque chose posé sur une petite étagère à droite de S., un cadre avec une photo. Sur la photo, je me voyais moi, entouré par Lucie et par ... S.. Nous faisions tous les trois un joli sourire, Lucie avec un bras autour de mon cou et de celui de S. Une photo de famille ou presque.
Le regard de la S. qui était en chair et en os devant nous nous regarda tour à tour avec Lucie et demanda : "Vous êtes sûrs que vous allez bien?".

samedi 12 janvier 2013

Knot 6 - And then...

De ces trois heures, je ne me rappelle absolument rien. En fait si, il me reste une image, dans une rue, je revois une cohorte d'hommes en costume marcher d'un air pressé tandis que des femmes furetaient en se montrant des sacs et des écharpes dans les vitrines de grands magasins. Les accessoires étaient agencés de manière sporadique, dans le plus pur style des magasins de luxe.
J'avais l'adresse sur mon téléphone, et je me rappelle avoir constamment regardé les quelques mots, comme si ceux ci détenaient une vérité plus haute que celle que je pouvais appréhender, mais non, c'était simplement l'angle de deux rues, une adresse à la manière américaine, avec tout de même entre parenthèse un numéro, comme si elle s'inquiétait que mes manières françaises ne m'amènent pas à bon port. 
J'avais laissée Lucie toujours endormie, avait appelé pour commander un repas froid, que j'avais posé sur le buffet, avec un petit mot manuscrit, inventant un mensonge dont je ne me souviens plus, avec un naturel et un confort que j’attribuai à cette idée que j'avais déjà qu'il me faudrait probablement tellement recourir à ce stratagème qu'il ne fallait plus considérer celui ci comme une épreuve, le mensonge comme un art de vivre en somme. J'étais sorti silencieux pour rentrer dans le trou noir que devaient être les trois prochaines heures.
J'étais arrivé devant le restaurant, une espèce de petite gargote qui ressemblait furieusement aux petits troquets que l'on trouvait dans les petites ruelles de Paris, l'ambiance était loin de ces bouibouis qui sentaient les épices ou le hamburger, fragrances plus communes aux sombres lieux culinaires new-yorkais. Je m'étais posté devant l'entrée, avait jeté un œil à l'intérieur, mais de mon regard qui pouvait embrasser la salle dans son entier, je ne l'avais pas vue. Je regardai ma montre qui indiquait que l'heure du rendez vous avait sonné, puis vérifiai à nouveau l'adresse et le nom du restaurant, et en levant les yeux elle était devant moi.
Mon cœur s'était mis à battre très vite, et le temps que je puisse réagir elle m'avait dit bonjour et avait déposé une simple bise sur ma joue, geste très éloigné de la poignée de main à laquelle j'avais eu droit à Juilliard.
Il y avait quelque chose de terrible à cette soirée, en vérité, plusieurs même, la première étant de me rendre compte que je n'avais pas passé de "soirée" au sens premier du terme depuis des années. Mes soirées étaient des sortes de pis-aller entre la fin du travail et le sommeil, un pis-aller dont on n'a pas conscience, et dont à vrai dire, on n'aurait pas pu nommer l'alternative normale. C'était une espèce de course contre le temps, un monologue à trois voix qui rebondissent sur les murs sans jamais sembler trouver l'oreille de personne, des mets ingérés plus que dégustés, et une mécanique digne d'une usine Ford dans ses grands jours, tic tac le repas, tic tac la vaisselle, tic tac nous voilà au lit.
Alors ici j'étais perdu. Je vivais la vraie soirée, celle que l'on se devait de vivre, mais je n'y connaissais somme toute rien, je n'étais plus vraiment une jeune personne, je n'étais pas un vieillard non plus, mais ma vie existait à présent plus dans la routine que dans l'improvisation, et j'étais là, sans filet, devant ... elle.
Évidemment, ses considérations devaient être loin de tout ça. Je le saurais après, elle avait voulu m'impressionner, elle me trouvait beau (c'est elle qui le dit, je laisse l'appréciation de ce mensonge au lecteur), et elle avait voulu me montrer qu'elle pouvait tenir une conversation avec un adulte à son sens probablement plus mature qu'elle.
Alors elle s'était lancé dans une discussion sur les arts, sur la littérature, sur son dégoût paradoxal de ces auteurs français qui se réfugiaient aux Etats-Unis, et faisait une apologie du Met, me parlant avec passion de l'exposition courante, des photographies africaines.
J'avais tenu quelques rounds, avait donné une vague répartie sur la littérature, avait renchéri sur l'expatriation, mais je m'étais vite déclaré KO, regardant ce petit bout de femme du haut de ses vingt-cinq ans me parler de Buñuel et de Dali, de Thoreau et de désobéissance civile. Moi je ne pouvais que lui parler de droit, j'avais réussi par un hasard fortuit à lui parler du head shot, entourloupe pénale qui permettait aux Avocats Généraux Américains de pouvoir pincer les bandits en col blanc, et ça n'était ni drôle, ni réellement intéressant. Je l'avais donc laissé nous porter tous les deux à travers cette soirée et les quelques mets disparates que l'on nous avait servi, effectivement français, même s'ils n'avaient rien à voir entre eux.
Plus la soirée avançait et plus je m'étais senti vieux et plus je l'avais senti hors de ma portée. Son sourire illuminait son visage, et sa peau ne présentait aucune des stigmates que lui donne l'âge, sa chair était fraiche et blanche comme celle des héroïnes des romans de Zola, et moi, moi j'oscillais entre l'aigreur et la fatigue de l'âge. Pourtant, j'avais réussi tout de même à avoir une forme de répartie, et cette forme de hauteur que mon âge me donnait vis à vis de la jeunesse, comme si l'on prenait l'habitude de ne jamais pouvoir se montrer décontenancé par plus jeune que soit. Etre père m'avait au moins donné cela il fallait croire.
Il y a eu une fraction de seconde au sortir du restaurant, après avoir payé en laissant un pourboire un peu trop large au serveur faute de me rappeler la règle du pourliche, où je me suis dit que je ne savais pas trop, ni ce que je devais faire, ni comment les événements devaient tourner. A vrai dire, je ne savais pas si je l'avais assez intéressée pour pouvoir lui proposer de continuer cette soirée de quelque manière que ce soit, et puis aussi allait s'instiller dans mon cerveau je le savais, les considérations qui me retenaient depuis le début de cette histoire. J'avais une femme, et une fille, et en ce sens, je n'avais strictement rien à faire ici. Avant de pouvoir pourtant m'abandonner totalement à cette idée et la laisser totalement gangrener toute la magie de cet instant, un type s'était posté devant nous et nous avait dit en Français "Vous avez du feu?", tout en me regardant d'un air profondément étrange et nerveux. S. avait naturellement répondu qu'elle ne fumait pas, et le temps que je me demande pourquoi ce type nous avait parlé en Français alors que nous ne l'avions pas croisé auparavant, il était déjà parti aussi sec, non sans laisser une impression vague et inquiétante dans mon esprit. Le temps de le reprendre, S. s'était approché de moi, et comme j'avais senti probablement que mon cerveau allait repartir à réfléchir à tous les tenants et tous les aboutissants sur lesquels il voudrait bien mettre la main dessus, mes lèvres comme par réflexe s'étaient approchées des siennes, et je l'avais embrassée. Pendant ce baiser, j'ai pensé à ma femme, furtivement, pour me dire de manière probablement assez idiote que j'aimais mieux ce baiser là. Ses lèvres semblaient munies de leur personnalité propre, cherchant à capturer par ce baiser quelque chose, à s'amuser aussi, c'était quelque chose qu'il me semblait avoir expérimenté il y a très longtemps et en même temps très nouveau, magique. Ce baiser avait comme provoqué une déflagration étrange en moi, il m'avait fait apparaître deux choses. La première était qu'elle m'appréciait, et ne limitait probablement pas notre rencontre à ce soir ou à quelque chose de furtif. Je ne savais trop dire comment je venais à cette conclusion, mais il y avait comme un lâcher prise dans ce baiser qui en disait long. La seconde, bien plus inquiétante et profonde, est que je l'aimais. Et ça, c'était quelque chose que je n'arrivais décidément pas à comprendre.
Elle avait pris un taxi et avait disparu, me laissant probablement le soin de décider de la suite, et je m'étais mis à déambuler dans les rues. Dès lors qu'elle était partie, ma tête s'était mise à hurler, et je sentais vaguement mon corps, comme s'il cherchait à se transposer où elle était. Mon mal de crâne s'était arrêté aussitôt, pour laisser parler des douleurs qui changeaient à chaque fois de zone, fauchant mes jambes au point que je ne puisse plus marcher, puis mes bras, puis d'un coup plus rien. J'aurais probablement du m'inquiéter de ces symptômes, mais à mon âge, il m'arrivait parfois ces choses semblant extrêmes et n'étant rien aussi n'y avais je pas prêté plus attention, mon cerveau étant tout occupé à se remémorer la soirée et à se transposer dans un futur incertain.
Lucie dormait encore lorsque j'arrivai à l'hôtel, et le repas était resté intact sur le guéridon. Je chiffonnai le papier, mangeai un morceau, presque machinalement, et ayant grand faim, malgré mon repas au restaurant. Il faut dire que j'avais mangé moins que d'habitude, mon appétit coupé par la conversation et par sa présence.
Je me couchais dans mon lit, non sans me tourmenter de savoir que je devais reprendre l'avion avec Lucie dès le lendemain. Mon cerveau avait tourné et retournée pendant des heures ses pensées pour dépêtrer le problème dans lequel je sentais m'être fourré et même si je savais qu'il faudrait bien que je prenne l'avion, je me demandais ce que je devais faire avant.
Inutiles considérations que je me serais épargné cette nuit là si j'avais su que le lendemain, je ne monterai jamais dans mon avion.

jeudi 27 septembre 2012

Knot 5 - First they meet


A peine avions nous passé la porte de la chambre d’hôtel que Lucie s'était écroulée sur le canapé. Il était presque dix sept heures, soit environ vingt trois heures pour elle, et entre le voyage et la longue journée, la fatigue et le confort ouaté de la chambre avait eu raison d'elle. Je l'avais prise dans mes bras, l'avait portée dans son lit, et tandis qu'elle avait ouvert un oeil, je lui avait dit que j'allais probablement m'absenter pour régler quelques affaires, en lui disant que je lui ramènerai à manger de la réception si elle avait faim plus tard. Elle s'était presque aussitôt rendormie, et j'étais sorti dans le couloir. En attendant l’ascenseur je me demandais ce que j'espérais. Je n'avais rien à faire, et cette idée fixe de revoir la jeune photographe me hantait. Je repensais à son regard, et j'avais la naïveté de croire qu'elle pourrait vouloir me revoir aussi. Je tournais néanmoins quelques temps à pieds autour de l'hotel sans me décider à mettre la main dans un engrenage dont je savais ne peut être pas pouvoir revenir. Je pensais à Lucie, et je me demandais si malgré toute l'intelligence que je lui savais posséder, elle pourrait se faire à l'idée d'une séparation entre sa mère et elle. Les mots "wrap around it" m'apparurent dans l'esprit, mes considérations se brouillant dans ma tête. Je me disais une minute qu'il me suffisait d'aller à l'école pour en avoir le coeur net. L'autre minute que j'envisageais déjà de me séparer de Valérie alors que je ne connaissais même pas cette fille et que je ne la reverrai probablement jamais. Ensuite je me disais que j'étais moi aussi fatigué, que je faisais n'importe quoi, que je devrais rentrer dormir moi aussi. Et puis je repensais à son visage, à ses lèvres, à ses yeux, et plus je réfléchissais plus je me sentais happé par l'envie d'une suite à cette histoire. J'avais presque naturellement atterri devant l'école. Je ne sais même plus comment j'y suis allé, en métro ou en taxi, j'ai vécu le trajet sur la bulle de mes réflexions et elles m'ont amené à elle, comme tout le reste devait m'amener à elle.
Arrivé devant l'immeuble, je me rendais pourtant compte que je ne savais rien d'autre d'elle que son prénom, et je m'imaginais difficilement rentrer dans l'école pour demander s'ils connaissaient quelqu'un du nom de S. qui travaillait ici. Je restai ainsi immobile plusieurs minutes devant le porche de l'école en me faisant observer par les quelques étudiants qui rentraient et sortaient de l'école. J'essayais de réfléchir à une bonne idée, mais une seule me venait à présent, et si avec du recul, je dus la trouver plutôt ridicule, je me décidai à gravir les marches et de voir jusqu'où elle me mènerait.
Dans le vestibule il y avait un bureau avec une standardiste joufflue qui était penchée à son ordinateur probablement en train d'étudier une partie de solitaire. Je pris mon courage à deux mains, alla vers elle et lui dit : 
- Je cherche S..
Elle me regarda, et comme j'avais parlé Français me regarda un peu interdite un moment, puis me demanda en anglais : 
- What?
Elle ne parlait pas Français, comme je le pensais, ce qui me rassura, mon plan avait peut être quelques chances de fonctionner. Je me mis alors à débiter à toute vitesse : 
- Je cherche S., j'étais avec elle tout à l'heure à l'exposition de Juilliard, et elle a pris en photo ma fille et je voudrai la revoir, revoir S. je veux dire pour lui parler de cette photographie, qu'elle a pris à Juilliard, car ma fille aimerait faire de la photo comme S. qui est ici.
J'avais insisté sur les termes S. et Juilliard, et avait baragouiné quelque chose comme "i not speak english please friend S." à la fin de mon petit discours en Français impeccable. Elle me regardait un peu inquiète pendant mon discours sentant dans ma voie comme une sorte de danger impérieux, puis, son visage s'était illuminé lorsqu'elle avait compris que je parlais d'une S. qu'elle connaissait. Elle me répondit en Anglais, en articulant bien chaque mot, espérant peut être que je comprendrai quelque chose, que je ne devais pas m'inquiéter, qu'elle allait appeler S., la Française (peut être bien n'avait-elle pas compris que je parlais d'elle mais qu'elle était une des rares françaises ici et que cela avait suffit) et qu'elle allait arriver sous peu, je fis mine d'avoir à moitié compris toujours dans mon rôle, et elle m'indiqua les chaises sentant que les mots qu'elles pourraient proférer tomberaient dans l'oreille d'un sourd et leur préférant la bonne vieille gestuelle.
Une fois assis, l'adrénaline retomba, et je m'en voulus (certes très brièvement) de m'être joué de la pauvre standardiste, bien que je ne doutais pas que cette irruption dans son train train lui permettant d'être une héroïne pour une fois plutôt que quelqu'un sur qui l'on crie avait fait sa journée. La seconde impression qui m'assaillit fut bien plus inquiétante. Si pendant toute cette montée des marches et ce pied de grue devant l'école j'avais réfléchi à comment je pourrais retrouver S., je n'avais pas émis durant ces circonvolutions l'hypothèse que je pourrais effectivement la rencontrer à nouveau ni ce que je pourrais bien lui dire. Elle viendrait dans ce hall, et puis je n'aurais rien de sérieux à lui dire, et probablement qu'elle aurait tôt fait de faire comprendre à la standardiste que je n'étais pas bienvenu ici. J'essayais de réfléchir, mais mon cerveau était devenu mou, empli d'un sentiment clair, j'allais la revoir, et c'était comme si cette idée effaçait toutes les contingences. Fort de ces réflexions elle était apparue près de l'escalier et était allée vers la standardiste en lui demandant de quoi il s'agissait, je vis la petite bonne femme pointer un doigt boudiné vers moi, et je savais que ça allait être mon tour, ma grande scène, un de ces moments qui changent votre vie. Ou du moins l'espérais-je. 
Je me levais.
Lorsqu'elle m'avait vu, elle n'avait pas semblé surprise. Elle m'avait lancé un "Oh bonjour" désinvolte, peut être un peu sensuel, si j'avais été capable de décrypter ces mots que les femmes nous envoient des fois. Ces simples mots montraient son assurance, et je me sentais soudain très misérable à côté d'elle. Je redevenais ce petit bonhomme, un père, parisien, cadre moyen, dans une vie moyenne, avec une amourette tout à fait de mon niveau pour une petite jeune, probablement écervelée. Je me sentais ridicule, une sorte de cliché affligeant du type qui cherche à être sur le retour, et tout mon corps me criait de quitter dès à présent ce hall presque vide, mais j'étais là.
Que lui ai-je dit, je crois que je ne le sais plus trop non plus, dans ces moments il est de ces choses qui vous marquent, et d'autres non. Je me rappelle de la moquette rouge que j'avais trouvé criarde et tape à l’œil, je me rappelle de sa tenue simple, je me rappelle de ses sourires, je me rappelle surtout du moment où elle avait dit "Nous devrions trouver un endroit plus calme pour parler". C'était comme un mouvement dans la tectonique des plaques. Ne m'étais-je pas trompé, voulait-elle effectivement me voir finalement? Nous avions échangé quelques mots, et j'avais réussi à la convaincre que je ne connaissais pas assez New-York pour pouvoir lui proposer un rendez vous mais que je serai ravi de pouvoir l'inviter où son cœur pouvait l'emmener, ou peut être quelque chose de moins poétique, mais enfin l'idée était là. Je crois que je n'ai pas bien su analyser ses mots. Je crois qu'elle avait compris mon petit manège à peu près autant que je n'avais pas compris le sien. Pourquoi avoir accepté de me revoir? Alors qu'à Juilliard j'étais sûr d'une sorte de connexion entre nous, je me trouvais à présent un peu idiot de voir qu'elle dominait aussi totalement ses émotions que la tournure de notre conversation. La standardiste nous regardant d'un œil soupçonneux, elle avait rapidement mis court à la conversation et m'avait tendu la main au départ, pour un au revoir à l'américaine, plus cordial qu'amical. J'avais pris sa main dans la mienne, et cela aussi je devais m'en rappeler longtemps, ce contact chaud et doux, comme si mon cerveau avait fait l'effort de maintenir ce souvenir au cas où celui ci pouvait devenir le premier contact d'une longue série, ce que je devais secrètement espérer (bien que mon cerveau eut fondu si je dus lui faire subir l'épreuve de réfléchir réellement à cette possibilité).
Je suis sorti de cette rencontre avec une sensation encore plus désagréable que si elle s'était contentée de gentiment me repousser. Je crois qu'une partie de moi espérait secrètement que ce petit bout de femme ferait ce que je ne me sentais plus capable de faire : me faire rester sur les rails d'une vie bien rangée. Au retour, j'imaginais Lucie seule dans la chambre d'hotel, et Valérie Dieu sait où, pensant peut être à moi.
Ces pensées sombres n'étaient même pas éclaircies par l'idée que je devais la revoir. Au contraire, j'avais senti ma bouche pateuse et mes mots fébriles pendant les quelques minutes que j'avais passé avec elle, et je m'imaginais de moins en moins devoir passer plusieurs heures en tête à tête avec elle. Ces idées m'avaient amenées à envisager toutes sortes d'alternatives et de scénarios plus bancales les uns que les autres. Petit à petit, je m'étais imaginé que peut être elle m'inviterait avec d'autres personnes, que ce rendez vous n'en était pas un, que je m'étais trompé, que j'avais mal compris, que la soirée n'aurait rien de la romance que je pouvais lui imaginer, que je rentrerai bien sagement à l'hotel, que j'irai à mes réunions, et que je rentrerais bien vite chez moi.
Pourtant, cette possibilité existait.
Je regardai ma montre. 
Je la revoyais dans trois heures.

vendredi 17 août 2012

Knot 4 - La dispute

Je me souviens très bien de ma première dispute avec S. C'est amusant ces choses dont on se rappelle. Je ne me souviens pas du tout de ma première dispute avec Valérie, à vrai dire, nous nous disputions très peu, et j'imagine que ma première dispute avec elle devait être totalement cohérente, sur un sujet que nous estimions tous les deux graves, et que nos voix n'ont même pas du s'élever plus que d'habitude. 
Ma première dispute avec S. m'a fait l'impression d'un raz de marée à côté de ces échanges si adultes que nous avions avec ma femme. Maintenant peut être n'ai-je jamais eu de sujet aussi important à discuter que la sécurité de ma petite fille avec Valérie - du moins pas dans ces longueurs extrêmes - alors que nous en sommes vite arrivé à ce sujet avec S. A vrai dire notre propre sécurité et celle de ceux qui nous entouraient est peut être bien la chose qui a fait que nous nous sommes finalement rapprochés. 
Je me rappelle que nous parlions tranquillement, j'avais ma main dans ses cheveux, et puis d'un coup, suite à quelque chose qu'elle m'avait dit, je lui avait dit : 
- Tu savais?
Ma main avait quitté son poste et je m'étais redressé. Elle m'avait regardé puis m'avait dit penaude : 
- Et bien, oui, enfin en tout cas, je savais pour moi, je ne savais pas si c'était pareil pour toi, ce n'est que maintenant que je me rends compte qu'effectivement ils ont du faire pareil pour toi et à partir du même moment.
- Après notre départ de Juilliard?
- Et bien pour moi c'était à peu près à ce moment là en tout cas...
- Mais on s'est vu ...
Je tentais de rafraichir mes souvenirs. Elle me regardait, un peu vexée.
- Le lendemain!
- Oui, voilà, le lendemain, j'allais le dire.
Elle fit une moue dubitative. J'enchainais : 
- On s'est vus le lendemain et tu ne m'as rien dit!
- Comment tu voulais que je te dise ça?? Tu m'aurais prise pour une folle, c'était la première fois qu'on se voyait
- La seconde...
- Ne joue pas sur les mots, tu sais très bien ce que je voulais dire.
Je me rappelle que j'avais repensé à Lucie, il fallait dire qu'après tout ce qu'il s'était passé, je me demandais si j'aurais pu la protéger de certaines choses, je répondis du tac au tac:
- Tu savais que j'étais avec Lucie!
- Je ne vois pas ce que ça change. Quel rapport il pouvait y avoir entre toi et moi? Tu ne réfléchis pas clairement. Maintenant que tu sais tout ce que tu sais, tu trouves logique à présent que je te le dise, mais à l'époque, rappelle toi...
J'essayais de me rappeler, mais c'est vrai que je n'y arrivais peut être pas. J'essayais de me rappeler l'avant Juilliard, la petite vie tranquille, les rues de Paris, le train train, les notes de Piano de Lucie, les soirées avec Valérie, mais les dernières semaines avaient fait basculer trop de choses pour que mon cerveau puisse se remettre dans l'état de relaxation nécessaire à l'appréhension d'un passé que je savais ne jamais retrouver.
Je regardais S. dans les yeux et elle me regardait avec ce regard intelligent, et en même temps ce sourire enfantin qui disait : "Et oui, j'ai gagné, j'ai raison, et tu as tort". Lorsque je ne la regardais pas, j'hésitais entre deux courses d'action, c'était toujours ça, elle m'énervait souvent par certaines idioties, mais il suffisait que je la regarde pour que tout s'envole, et cette fois là, je m'étais rendu compte que je m'étais effectivement emporté pour rien. J'avais voulu répondre, mais elle m'avait simplement pris dans ses petits bras.
- Tu penses à Lucie, c'est ce que j'aime chez toi. Tu es un bon père, je n'aime pas t'entendre dire que tu n'y crois pas, si un jour tu me le répètes, je te ferai penser à ce moment précis, ce moment où tu t'es énervé simplement parce que tu as entrevue la possibilité d'une réalité (après avoir dit ce mot, elle fit une pause et tressaillit un peu), je veux dire une possibilité de la protéger.
Elle s'était tue un peu, un peu rêveuse, puis avait repris.
- Si je pouvais, je reviendrai en arrière, et je te dirai ce que je pensais qu'il était en train de m'arriver, quitte à passer pour une folle, je t'aurais dit qu'on me suivait, mais comment j'aurais pu te convaincre? Comment j'aurais pu te laisser penser que je n'étais pas une petite photographe paranoïaque et droguée qui se pensait tellement une star qu'elle s'imaginait être suivie par deux types patibulaires? Et pire, penses tu vraiment que tu te serais rendu compte toi même que tu étais suivi depuis ta sortie de Juilliard si je t'avais dit quoi que ce soit? Ou même si tu m'avais crue que tu te serais dit que ça avait quelque chose à voir avec toi? On ne se connaissait pas, on pensait que notre rencontre n'était qu'un hasard comme un autre, et qu'on se rapprochait juste parce qu'on en avait envie.
Je n'aimais pas quand elle ramenait tout à "ça".
- J'en avais envie, lui dis-je.
- Je le sais bien, moi aussi j'en avais envie, mais tu comprends ce que je veux dire.
Et ça c'était terminé comme ça, je m'étais tu, je m'étais lové dans ses bras, et nous avions profité de ces quelques moments de répit ensemble.
Évidemment, elle avait raison, quand j'étais sorti de Juilliard, je n'aurais jamais pensé que les deux types de l'autre côté du trottoir étaient là pour moi, et je n'aurais pas fait attention que c'étaient les mêmes types qui se trouvaient dans le hall de l’hôtel ce soir là, ni le lendemain quand nous visitions New-York. La vérité c'est qu'il y avait deux raisons à ça. La première c'est que jamais la vie que j'avais vécue n'aurait pu me laisser imaginer que je pouvais être suivi de près ou de loin par quiconque, la seconde était que depuis que j'avais rencontré S., tout mon cerveau cherchait un moyen de la revoir.
D'aucuns diront que je n'étais qu'un homme après tout, dans toute sa bassesse, d'autres diront après avoir lu mon histoire que je n'avais simplement pas vraiment le choix. Il m'arrive de croire que je préfère avoir cédé à ma bassesse qu'à autre chose, mais là encore, peut être qu'il faudra que je me décide à abandonner un jour toutes ces idées sur le libre arbitre...

Knot 3 - La rencontre

Bien que je me doutais que le voyage à New-York avec Lucie rendrait celui ci bien différent des derniers que j'avais pu faire ici, une fois dans le taxi, je me rendis compte que je me sentais mal à l'aise. J'avais du mal à déterminer la source de ce malêtre, mais étonnamment, il ne me semblait pas du tout en rapport avec Lucie. J'étais cartésien, et je tentais tant bien que mal de réfléchir à cela sans voir les rues qui défilaient autour de nous. Lucie, elle, n'en perdait pas une miette, la ville ne me semblait pas avoir changé, c'était toujours des longs immeubles, les petits panneaux verts annonçant les rues, les bouches de métro presque invisibles, et les gens, comme s'il n'existait pas une rue de New-York où il n'y ait eu un passant. Lucie n'avait jamais été très matérialiste, mais elle me montrait de temps en temps des devantures de magasins chic en lettres argentées où l'on pouvait voir des femmes distinguées semblant choisir des robes comme elles auraient choisi des melons au marché, en les soupesant, les tournant et les retournant. Le taxi avançait lentement dans cette file interminable de voitures jaunes, et mon malaise semblait augmenter à mesure qu'on arrivait vers Juilliard. Lorsque nous arrivâmes je m'étonnais du caractère sobre de la bâtisse. C'était un immeuble de trois étages, en pierre claire avec de grandes baies vitrées. En grosses lettres s'écrivait "The Juilliard School" sur le haut de l'entrée. Le taxi nous déposa, je le payais, il partit sans demander son reste, et je me retrouvais main dans la main avec Lucie devant l'école. Elle ne disait rien, et restait respectueuse devant ce qui devait être pour elle le Graal de l'éducation musicale (donc son Graal). Mon malaise était toujours présent, et je le sentais émaner de ce bâtiment, et tout aussi paradoxal que cela puisse paraître, j'avais en même temps le désir sourd d'y entrer dans l'espoir d'y mettre fin, comme si présentement, il existait quelque chose dans ce bâtiment qui pouvait me donner la réponse à une question que je m'étais depuis longtemps posée. Je n'aurais pu dire quelle question, ni quelle réponse j'espérais trouver, mais à la pression de Lucie, je décidai de la suivre. Je dois dire avec du recul que les détails de mon entrée dans l'école sont plutôt flous, je sais à présent pourquoi. Au delà de ce que ma mémoire est très sélective, on allait m'expliquer bien plus tard les tenants et les aboutissants de cette sensation et du flottement, la rétro-causalité, cette espèce de chimie du destin, mais à ce moment là, j'étais encore un être bien inconscient et naïf, enfin il est un peu tôt pour en parler aussi me contenterais-je de décrire ce que je me rappelle. A l'accueil une hôtesse nous avait dirigé, en disant que c'était effectivement portes ouvertes, et que nous pourrions trouver plus de renseignements à l'étage. Nous avions monté les escaliers pour trouver d'autres jeunes, plus âgés que Lucie en général bien qu'il y ait eu aussi de très jeunes enfants. Il y avait là des professeurs, des anciens élèves, des élèves toujours élèves et toute la clique d'artistes qui gravitaient autour de ce genre d'institution. Une jeune femme s'était approchée de nous et nous avait proposé de faire le tour de l'étage, et de s'arrêter aux divers stands qu'ils avaient disposés, on trouvait là des ateliers de musique, mais aussi de dessin, de photographie, elle m'expliqua qu'ils avaient un partenariat avec d'autres écoles d'art pour regrouper les activités artistiques de New-York, elle parlait vite, et je dois dire que je n'écoutais qu'à moitié. Lucie tentait de noter dans son carnet, mais elle n'était pas exactement bilingue aussi avait elle du mal à suivre malgré toute sa concentration. Nous avions suivi le conseil et avions commencé à faire le tour des salles de classe. Lucie s'arrêtait à chaque stand musical, et elle était restée longtemps dans une grande salle où il y avait un piano à queue et où deux étudiants faisaient une démonstration de jeu à deux plutôt survoltée. C'étaient des morceaux de jazz et les autres enfants battaient dans leurs mains en rythme. J'ai bien compris qu'il me faudrait de la volonté pour arracher Lucie du lieu, mais je lui soulignais qu'il y aurait probablement d'autres stands tout aussi intéressants. Je ne savais pas que le prochain que nous ferions allait être celui qui allait changer ma vie.
Les couloirs étaient tout en musique, toute sorte d'instruments faisaient vibrer les murs et nous pouvions entendre avant de voir ce qu'allait contenir la prochaine salle. Parfois, il y avait comme un trou noir musical, et nous débouchions alors sur un de ces stands que l'on nous avait annoncé, et qui n'étaient pas tenu par Juilliard mais par une école partenaire, ou amie, ou que sais-je encore, du dessin, de la peinture, de la sculpture. Après les deux jeunes au piano, nous tombâmes dans un tel trou noir musical, cependant, nous entendions déjà des cris d'enfants, et des parents tentant de les calmer. A peine avais-je passé la porte que je l'avais vue. De dos d'abord, mais elle s'était retournée presque aussitôt et avait plongé ses yeux directement dans les miens, comme si elle pouvait voir mon âme. Elle était petite et menue, par certains aspects on aurait presque encore pu voir en elle l'enfant qu'elle avait pu être. Mais elle avait de longs cheveux bruns qui soulignaient sa poitrine, et le reste d'une silhouette tantôt linéaire, tantôt en courbes. Elle portait une chemise à manches courtes blanche, un long pantalon noir, et j'essayais de me concentrer pour ne pas essayer de savoir ce qu'elle portait comme sous vêtements. Elle avait des yeux bleus qui semblaient intelligents et en même temps candides et plein de compassion. Elle portait enfin un appareil qui semblait totalement démesuré par rapport à elle, avec un objectif qui semblait pouvoir prendre une mouche en photo à plusieurs kilomètres. Elle ne devait même pas avoir encore trente ans, pourtant on la sentait décidée, sûre de savoir ce qu'elle faisait ici, droite dans son rôle. Lorsque j'élargis mon champ de vision je vis le reste de la salle, les enfants bien habillés, et ... ces machins que les photographes utilisent pour la lumière, c'était tout un studio de photographie dans la salle, et on voyait des enfants aller et venir d'une autre pièce dont on voyait un mince filet de lumière rouge lorsqu'ils entraient et sortaient de celle ci. Je dois dire que j'ai du avoir un regard insistant, pourtant elle aussi me regardait, comme si nos regards cherchaient la solution d'une énigme l'un dans l'autre. Mon malaise était parti, et je me rendais compte qu'il n'existait pas un autre endroit où j'aurais voulu être qu'ici à présent. Les enfants semblèrent la rappeler à l'ordre, aussi elle se détourna de moi, et me laissa avec une Lucie qui me regardait d'un air étonné, elle n'avait probablement jamais vu son Papa aussi absorbé par autre chose que son travail avant. Lucie semblait vouloir partir, une salle n'ayant pas de piano ou d'autre instrument de musique semblait à peu près aussi attractive pour elle qu'un exercice de mathématiques, elle commença donc à partir, s'attendant probablement à ce que je la suive, mais je tentais de lui expliquer que je voulais voir comment on développait une photo. Elle semblait dubitative, mais je la convainquais en lui disant qu'elle pourrait servir de modèle pour ramener à sa mère un petit souvenir de l'école. Cet argument m'arracha une imperceptible grimace, et tandis que ma fille semblait tout à fait joyeuse à cette idée je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais un être bien misérable que d'ainsi manipuler ma fille unique.
Pourtant j'aurais aimé vous faire comprendre tout comme à ce moment là j'essayais de comprendre moi même ce qui était en train de se produire. Je n'ai jamais été un grand romantique, ni un don juan, et j'ai toujours regardé ces films d'amour avec un certain amusement tant ils me semblaient bourrés de clichés et d'idée préconçues, mais ce que je vivais à présent ne me semblaient pas loin de ce coup de foudre qu'on essayait de nous servir à toutes les sauces. Je n'avais jamais été infidèle à ma femme, même si, à ma décharge, je n'en avais jamais vraiment eu l'occasion, les rares propositions que j'avais pu recevoir pendant ces années ayant été facilement balayées, tant elles semblaient peu alléchantes par leur caractère trop ponctuel ou scabreux. J'étais pragmatique pourtant, et je voulais comprendre ce qui était en train de se passer à présent. Ainsi, je restais dans un coin de la salle, la regardais souvent, et je voyais bien pourtant que je n'étais pas le seul à être intrigué par cette situation. Évidemment, peut être qu'une photographe américaine était seulement inquiète à l'idée qu'un homme la dévisage ainsi, après tout cette ville était pleine de dérangés. J'attendais. Patient.
Ce fut finalement au tour de Lucie de passer devant l'objectif, et je m'approchais d'elle. La photographe parlait impeccablement anglais pourtant je distinguais dans certaines intonations quelque chose qui me rappelait chez nous, et quand Lucie lui parla, la photographe se mit naturellement à lui parler en Français, sans aucune forme d'accent. Cela avait été quelque chose comme :
- Tu es Française?
- Oui, avait répondue Lucie, tout de même soulagée de ne pas devoir parler continuellement anglais avec tous les inconnus qu'elle croiserait. Elles avaient parlé un peu toutes les deux. La photographe lui avait dit qu'elle s’appelait S., lui avait dit qu'elle venait d'un petit village pas loin de Bordeaux, qu'elle était photographe pour le NYIP, et, pressée par le temps et les autres parents conclut en lui demandant finalement :
- Alors, dis moi, quelle genre de photo veux tu.
En disant cela, elle avait à nouveau plongé son regard dans le mien, comme pendant toute la conversation qu'elle avait eu avec Lucie et je sentis encore que je devais me retenir de ne pas la prendre dans mes bras et de l'embrasser sur le champ. Ce fut Lucie qui me rappela à l'ordre en répondant à S. : 
- Je vais faire une photo pour ma maman!
Le regard de S. sembla se figer un moment, puis elle sembla tout d'un coup revenir de très loin, et puis commença à régler son appareil, dit à Lucie de s'installer sur la chaise, pris la photo, et lui proposa ensuite d'aller dans la salle d'à côté pour continuer le déroulement du processus. Elle ne se le fit pas dire deux fois, sauta de sa chaise et suivi la cohorte d'enfant vers la salle noire. Je restai là quelques instants, la regardait, tendis ma main vers la sienne, et la serrai doucement en lui disant "C'est un plaisir". Elle acquiesça, non sans que je remarque une sorte de tristesse dans ses yeux. J'aurais voulu lui dire tellement de choses, et en même temps, mon cerveau continuait d'essayer de m'en empêcher. La situation n'était de toute façon pas idéale, Lucie m'attendant de l'autre côté de la salle.
C'était cette tristesse qui m'avait fait chavirer je crois, cette interrogation dans ses yeux. Je savais à présent comme une certitude que je la reverrai, j'avais trop de choses à lui dire et à lui demander.

mardi 3 juillet 2012

Ethique de l'écologie


C'est amusant ce que l'écologie a pris le pas sur une grande partie de nos mœurs ces dernières années. Je dis nos mœurs, et je sais que je réduis malheureusement mon champ de vision à un ensemble de personnes assez réduit, mais je crois que nous pouvons inclure une bonne partie d'occidentaux dans cet ensemble plutôt généraliste.
Évidemment il n'en va pas autant du citoyen "moyen" que de l’appareil politique quant il s'agit de faire basculer ces idées dans des actes concrets. On peut souligner qu'il est peut être plus évident pour une personne de changer des habitudes très personnelles que pour un gouvernement de faire changer les mœurs de tous ses concitoyens, or pourtant cet argument se pourrait discutable dans la mesure où les dits citoyens semblent pour la plupart concernés par le sujet et prêts à des sacrifices, bien que la plupart d'entre eux soient tout à fait inconscients de l'envergure des changements qu'il faudrait pour une grande partie opérer.
Dans cette petite parenthèse, je ne tiens pas à m'intéresser à l'écologie en tant que telle mais plutôt à l'idée qu'il paraitrait totalement aberrant aujourd'hui de proférer qu'on est contre l'écologie en tant que doctrine de vie. Au mieux quelqu'un pourra se dire se sentir peu concerné par le sujet (mais souvent il s'en excusera si vous faites l'expérience un jour), et c'est la limite basse acceptable qui semble tolérée dans notre société. On pourrait arguer le caractère profondément drôle (ou pathétique) de ces considérations tant nous sommes tous autant que nous sommes de grands pollueurs et en somme de grand anti-écologistes, mais soit, prenons comme acceptable et accepté ce discours.
On peut à peu près convenir dès lors que l'écologie en tant que doctrine est un paradigme éthique (puisqu'il est moralement inacceptable de soutenir des idées opposées à celle ci) et qu'il convient à tout un chacun de s'y plier dès lors qu'il le peut.
On considère effectivement l'éthique dans l'écologie en y associant la volonté de préserver la faune et la flore terrestre comme un acte foncièrement salutaire et sain, en somme finalement : moral.
Voilà pourtant quelque chose qui me laisse perplexe. Si je vous dit que l'écologie est une doctrine éthique vous répondrez sans hésiter qu'effectivement elle l'est, et rebattrez probablement les mêmes arguments que ceux cités précédemment. En ce sens vous trouveriez immoral de ne pas être écologiste. 
Pourtant est-ce que notre vision de ce que nous cherchons à préserver ne fait ne serait-ce que caresser l'idée que nous en avons? Après tout, comment pouvons nous nous poser nous même en décideurs de ce qui est juste vis à vis de la nature, regroupement de tout ce qui est justement étranger à l'homme et aujourd'hui à peu près la seule variable de son existence qu'il ne contrôle pas réellement.
L'écologie à l'inverse de ce que l'on croit de ce fait n'est plus réellement quelque chose de profondément moral et humain (sic), mais bel et bien une autre forme de survie de l'espèce, et en ce sens, un acte profondément anti-écologiste.
Après tout, pourquoi est-il plus acceptable d'affirmer que la terre se porterait mieux si elle était couverte d'herbe verte plutôt que de cratères en fusion? Est-ce que la terre pourrait être considérée comme une réussite s'il n'y subsistait que quelques espèces d'insectes? N'as t'elle pas déjà traversé des époques glaciales ou l'extinction de plusieurs espèces? Si l'on ne doit pas pleurer sur la disparition des dinosaures, pouvons nous sereinement affirmer que la notre pourrait être considéré comme un acte proprement immoral? Ou alors brandir la survie des espèces simplement parce qu'elles nous sont contemporaines?
Est-ce que notre volonté de vouloir préserver notre habitat plus que ce que nous aurions du le faire si nous n'étions pas doué d'une intelligence supérieure n'est pas un acte en somme profondément répréhensible et contraire à ce qui fait l'éthique?

dimanche 24 juin 2012

Knot 2 - L'arrivée

Lucie regardait les turbines de l'avion qui tournaient lentement autour d'un axe arrondi. J'étais rivé à mon siège, la tête ailleurs. Prendre l'avion ce n'était plus pareil à présent. Quand j'étais gamin, les rares fois où j'avais eu l'occasion de le prendre, je me rappelle que j'aimais ça, mais quelque chose avait changé, à peu près aux alentours de la naissance de Lucie. Je crois que cette idée d'être père rendait plus incertain le voyage en avion, comme si celui ci était devenu une prise de risque inutile. Ces considérations n'avaient pas l'air d'atteindre Lucie qui balançait ses jambes d'avant en arrière (l'âge où on a encore de la place dans un avion...) en gardant la tête si près du hublot qu'on voyait la petite auréole de buée se former à la mesure de sa respiration.
Lorsque l'hôtesse passa, au lieu de commander le scotch habituel je pris un coca comme ma fille, je me sentais gêné de boire avec elle à mes côtés, et je ne savais pas trop si je l'étais à cause d'elle ou bien à cause du regard qu'aurait pu avoir l'hôtesse sur moi. Je n'eus pas le temps d'approfondir bien plus ces considérations, le gros engin se mit à vrombir, et après une petite promenade sur les pistes de l'aéroport, finit par se détacher du sol. Je me félicitais de prendre le plus souvent des gros porteurs que ces petits avions qui faisaient les liaisons internes, la différence de sensation me paraissait comparable à celle de conduire ma grosse berline plutôt que la petite voiture bien peu renforcée que j'avais lorsque j'avais dix huit ans. Je sentis que Lucie qui avait été goguenarde depuis que nous étions dans l'avion se tenait fermement à son siège à présent.
Il faisait encore une chaleur atroce, nous étions en plein dans un été brûlant, et il me tardait que la température extérieure de moins cinquante degré fasse baisser celle de l'habitacle.
A l'époque les voyages étaient bien différents, plus longs, et réglés par les deux films passés à bord, à présent on vous fournissait un terminal personnel, le meilleur moyen de tuer totalement la communication avec vos voisins. Lucie s'amusait avec la petite manette de son écran en jouant à des jeux de culture générale, tandis que je tentais de regarder un des films de la sélection. Je finis par abandonner, mon ouïe très relative me rendant pénible le cumul du film et du bruit de l'avion.
L'hôtesse passait et repassait plus que de mesure dans l'allée, et je me demandais à quoi cela était du. Je n'étais pas spécialement paranoïaque, mais je dois dire que je crois que je m'ennuyais un peu, et que Lucie étant absorbée par son petit univers, j'en ai profité pour regarder autour de moi en attendant le sommeil. Il y avait beaucoup de monde. Des jeunes, des moins jeunes, des gens habillés en costume (j'ai toujours trouvé que c'était une drôle idée de s'habiller aussi péniblement pour un voyage déjà long), des couples principalement, quelques enfants. Je regardais autour, mais il ne semblait pas y avoir d'autre duo père-fille que nous. L'hôtesse passa à nouveau, et fit un sourire tout à fait marqué à une personne quelques sièges devant moi. Ça ne semblait pas être le sourire formel habituel des hôtesses, c'était quelque chose de différent. Je la regardais sans faire mine de la dévisager. Le costume soulignait particulièrement bien des seins lourds, et le maquillage mettait en exergue de beaux yeux verts. Seuls ses cheveux semblaient absents du tableau tant ils avaient été comprimés dans un chignon probablement pratique mais indubitablement laid. Une fois qu'elle fut arrivé à hauteur du siège devant moi son visage se décomposa, et j'y vis comme les traces d'une inquiétude ou d'un regret.
Je restai quelques temps sur mon siège, et lorsque je vis que Lucie dormait, je décidai de me lever, en partie pour me dégourdir les jambes, en grande partie pour voir quel était l'objet du sourire de l'hôtesse. Ainsi, manquant probablement cruellement de discrétion, j'allai vers l'avant de l'avion, puis d'un coup fit demi tour, comme si j'avais oublié quelque chose à mon siège, je marchai lentement, et vit un jeune homme assis trois sièges devant moi. Il était beau, il avait ce petit quelque chose qui capte le regard. Les cheveux bien coiffés, des yeux verts, une barbe de quelques jours, un visage tout en angles. Arrivé à mon siège, je décidai de continuer en avant, et arrivait jusqu'à une des petites salles coupant l'avion en plusieurs tronçons. Je ne m'avançais pas trop, faisant mine d'attendre de loin les toilettes, et eus le temps d'entendre un bout de conversation où il était question d'un beau jeune homme, et je ne doutais pas que l'on parlait de celui que j'avais vu ni que c'était celui qui recevait autant d'attention de l'hôtesse. Une des trois hôtesses semblait dire à celle qui passait et repassait dans l'allée qu'elle devrait être plus insistante, et qu'elle verrait bien, qu'elle était jolie, et encore tout un tas de simagrées qu'il me semblait n'exister que chez des adolescentes de l'âge de ma fille. Un petit vieillard sortit des toilettes, et même si j'aurais bien aimé savoir le dénouement de l'histoire, je rentrai dans celles-ci. Je n'avais pas envie d'uriner, aussi je me contentai de me passer de l'eau sur le visage en regardant son teint blafard dans le miroir. Je regardais les rides sur ma peau, et dans cet instant, je me sentis terriblement loin de pouvoir être la source d'attraction d'une femme comme l'hotesse de l'air. Je me disais aussi que j'étais probablement loin de pouvoir devenir aussi niais pour quelqu'un. Je continuais mon introspection en me demandant si je l'avais déjà été, tentait de me rappeler ma jeunesse à l'université, ma rencontre avec Valérie, et enfin me dit que je devrais aller dormir.
En sortant, les hôtesses n'étaient plus là. Je retournai penaud à mon siège. Je réveillai Lucie pour le repas, puis me rendormit une fois que celui fut desservi.

C'est Lucie qui me réveilla, probablement beaucoup plus tard, l'hôtesse était penchée sur moi et j'avais sa poitrine à quelques centimètres de mes yeux, je sentis l'injection d'adrénaline parcourir mon corps, tenter de s'attarder vers ma masculinité, et au réveil, ce n'était pas foncièrement agréable. En me voyant ouvrir les yeux, celle ci consciente de sa position se recula, et Lucie me dit que la jeune femme lui avait proposé de venir voir la cabine de pilotage, et qu'elle voulait vraiment y aller. L'hôtesse me souriait, mais sans me l'expliquer, je regrettais de ne trouver dans son regard aucune trace du désir inspiré par le jeune homme trois sièges devant moi. J'acceptais, et me rendormit.

Arrivé à New-York, Lucie me tirait par le bras. J'étais fatigué, j'avais mal dormi dans l'avion et j'aspirais à me reposer, mais comme nous n'étions là que trois jours, j'avais proposé à Lucie de passer à Juilliard directement à notre arrivée, ce qu'elle n'avait pas oublié. Sa prof lui avait dit quelque chose du genre "C'est à l'angle de Broadway et de la 66ème rue", et depuis ma fille se voyait dans un film, elle s'imaginait prendre un taxi et dire "At the angle of Broadway and sixty six street", elle avait répété dans l'avion de temps en temps. Non que je ne voulusse la contrarier, mais à la vérité, je ne savais pas exactement quel métro nous aurions pu prendre et le taxi serait de toute façon remboursé par le cabinet, aussi je décidai de la laisser faire son petit show. Lorsque nous arrivèrent devant la file des taxis jaune Lucie eut un petit couinement et se mit à tirer plus fort sur ma main.
A ce moment là plein de pensées m'avaient traversé l'esprit. Je ne pouvais pas m'empêcher de voir Lucie ici, en jeune femme résolue, pianiste de profession, parcourant ces rues noires de monde en disant à qui voulait l'entendre que New-York était LA ville où tout se passait. Je n'eus pas le temps de continuer cette pensée que nous étions dans un taxi dont le chauffeur, dont les origines me semblaient totalement indéterminées nous dit avec un fort accent : "Where to?".
Et Lucie dans un grand sourire de répondre : "At the angle of Broadway and sixty six street!".